Annoncé à un prix de départ de 60 millions de dollars, un tableau peint en 1982 par l'artiste d'origine haïtienne Jean-Michel Basquiat a été adjugé le 18 mai 2017 pour le prix record de 110,5 millions de dollars chez Sotheby's à New York au bout de dix minutes d'enchères.
Le montant obtenu pour ce tableau de 183 x 173 cm dépasse de loin celui de 57,28 millions enregistré chez Christie's le 10 mai 2016 pour une oeuvre monumentale (238 x 500 cm) du même artiste achetée par l'homme d'affaires japonais de 41 ans Yusaku Maezawa -il a fait fortune dans le commerce en ligne de vêtements- celui-là même qui l'a emporté chez Sotheby's en déclarant qu'il comptait l'accrocher dans son propre musée situé à Chiba, sa ville natale.
Acheté pour seulement 19000 dollars en 1984 et jamais proposé à la vente depuis, ce tableau se place désormais au 6e rang des oeuvres d'art les plus chères vendues aux enchères dans le monde et au 2e dans la catégorie de l'art contemporain. Mort d'une overdose en 1988 à l'âge de 27 ans, Basquiat a ainsi atteint le cercle fermé des peintres les plus prisés de la planète, Picasso, Warhol, Alberto Giacometti et Francis Bacon en devançant des artistes comme Rothko, De Kooning, Lichtenstein, Jasper Johns ou Pollock.
Il convient de reconnaître que l'oeuvre représentant un crâne inquiétant vendue à New York figurait parmi les plus belles qu'il avait créées entre 1981 et 1982, lorsqu'il était au sommet de son art.
Comptant des œuvres signées de Roy Lichtenstein, Andy Warhol, Robert Rauschenberg, Cy Twombly et des maîtres européens David Hockney, Rudolf Stingel et Gerhard Richter, la vente a rapporté au total 319,2 millions de dollars au total pour faire oublier celle d'art moderne et impressionniste de l'avant-veille qui avait été décevante, notamment à cause du retrait d'une toile d'Egon Schiele, son oeuvre phare.
Sotheby's peut être plus que satisfait du record enregistré pour Basquiat en demontrant donc que le marché de l'art contemporain a encore le vent en poupe mais il convient néanmoins de se poser des questions en regard du prix obtenu qui, plus cher qu'un chef d'oeuvre de Van Gogh, équivaut à celui d'une toile sublime de Picasso, d'un tableau de Léonard de Vinci, cependant rarement vu sur le marché en raison d'une production très limitée de cet artiste, ou à ceux de trois Rembrandt, dont les oeuvres figurent en grande partie dans des musées.
D'un point de vue artistique, Basquiat paraît certes tenir la route si on considère que ses peintures correspondent aux goûts de la nouvelle génération mais le mettre sur le même piédestal que nombre de grands maîtres demeure plutôt excessif.
L'explication de son succès insensé tient en réalité au fait qu'il est mort prématurément pour ne laisser derrière lui qu'un nombre restreint d'oeuvres alors que s'il serait encore vivant, il n'aurait vraisemblablement pas atteint un tel sommet, ce qui démontre en attendant, que le marché semble être vraiment tombé dans le n'importe quoi avec des collectionneurs qui ne savent pas quoi faire de leur argent pour miser généralement sur des artistes nettement plus doués pour le marketing, comme Warhol, Koons et d'autres, que pour de la pure création.
Certes, l'oeuvre de Basquiat possède un réel magnétisme sur nos contemporains, en plus de son rôle non négligeable dans l'histoire de l'art à travers sa formulations de codes sur la vie urbaine mais en faire une légende à l'égal des grands maîtres de la peinture semble quelque peu abusif, sinon indécent, par rapport au génie d'un Rembrandt et de bien d'autres artistes mythiques dont la valeur est subitement reléguée au second plan. Bref, cela veut dire que les connaissances de nos semblables en matière d'art sont en nette régression, la faute à nombre de musées qui sombrent dans la facilité en organisant des expositions d'art contemporain qui attirent un public généralement ignare.
Adrian Darmon